Folie (s)
- 12 nov. 2015
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Ce n’est que partie remise avec maman. Je ne pourrais pas la voir la semaine prochaine finalement. Mais elle ne perd rien pour attendre. Les jours sont désormais comptés. En effet, le téléphone a enfin sonné ce lundi et je suis en route pour Toulouse, pour voir cette chère Pauline, la vieille connaissance de maman.
Je n’ai pas vu Pauline depuis deux ans. Elle était sortie de prison depuis trois ans déjà mais elle n’était pas complètement remise de ces trois années de détention. A cette époque elle n’avait pas encore franchi les portes de l’hôpital psychiatrique et vivait encore près de Rouen, à Saint-Denis-le-Thiboult. Elle pensait pouvoir retrouver une vie facile entourée de ses amis des nombreux clubs auxquels elle appartenait avant le drame. Nous nous étions vues toutes les deux au Bar de la Crosse, rue de l’hôpital à Rouen, où la charmante et sémillante patronne Martine, nous connaissait bien. On a toujours aimé ce bar où nous nous arrêtions quand, petites, Elisa et moi, on venait se promener en ville avec elle. Pendant ce moment partagé autour d’un chocolat chaud, je n’ai pas remarqué qu’elle allait si mal. Bien au contraire, elle parlait peu de la prison bien sûr mais semblait avoir pleins de projets dont celui d’ouvrir une boutique de décoration et arts de la table.
A l’époque, je trouvais que Pauline était une femme forte, qu’elle avait vraiment vécu une aventure terrible et qu’elle allait surement se reconstruire. J’arrivais même à lui trouver des circonstances atténuantes pensant qu’elle avait subi elle aussi. Mais tout ça c’était bien avant que je lise toutes les lettres que maman et Pauline avaient échangé pendant ces trois années de prison. La découverte dans notre grenier à la maison à Ry, par hasard que je cherchais du vieux tissus appartenant à mamie, a été le révélateur de la cruauté de ces deux femmes liées par un pacte diabolique. C’est de ce jour que j’ai décidé qu’elles devaient payer toutes les deux pour la mort de Lisa.
Je suis donc dans le train depuis une heure maintenant pour retrouver Pauline. Il reste encore près de cinq heures de voyage ce qui me laisse le temps de peaufiner habilement la façon dont Pauline va quitter ce monde. J’ai longtemps rêvé de ce moment où Pauline rendra son dernier souffle devant moi.
Pauline et maman ont depuis longtemps caché leurs petits secrets autour du calvaire qu’a subi Elisa. La première a été enfermée par la société et la justice pour la punir de ses châtiments et l’autre a continué à vivre sa petite vie tranquille avec ses deux filles et son mari, s’enfermant dans un silence coupable.
Quand Pauline est revenue en Normandie elle n’a pas retrouvé sa vie ni ses amis d’avant. Elle a été au contraire bannie de ces cercles bourgeois d’appartenance et le nom de famille qu’elle porte était devenu l’emblème d’outrage et d’impiété. Elle qui a prié Dieu pendant de longues nuits dans sa cellule s’est vue regarder à la paroisse du village comme une paria.
Alors un jour, elle a perdu la raison. Un dimanche matin, elle est allée comme tous les jours de la semaine sur la tombe d’Elisa au petit cimetière de Ry où elle s’est imbibée d’essence avant de craquer une allumette. Heureusement il y avait du monde ce matin-là et notamment un jeune homme se recueillant sur la tombe de son père qui a eu le réflexe de lui porter secours en lui jetant son manteau sur les épaules et en la jetant à terre. Elle a été conduite au CHU de Rouen et est restée six mois au service des grands brûlés. Grâce au jeune homme, elle n’a eu que des blessures légères aux bras et à la jambe gauche que la rééducation et les progrès de la médecine ont réparées au mieux.
Cette nouvelle période d’enfermement à l’hôpital l’a conduite définitivement à la folie. Elle n’a plus jamais vécu seule et a été confiée à la tutelle de sa sœur à Toulouse. Il n’a fallu que quelques semaines pour qu’elle soit définitivement internée à l’hôpital psychiatrique de Casselardit. C’est à ce moment-là, après que j’ai découvert les lettres dans le grenier de maman, que j’ai décidé d’entreprendre une correspondance avec Pauline. J’ai donc pu suivre pas à pas sa déchéance, ses errements, ses regrets, ses confessions.
Dès lors que j’ai construit mon personnage de tueuse sanglante et revancharde, j’ai décidé de faire de Pauline une de mes principales victimes, celle qui conclurait entre autres mon périple funeste. Très tôt, dans les lettres qu’elle m’écrivait, Pauline parlait beaucoup de ma mère. Je comprenais qu’il y avait des secrets entre elles deux mais Pauline restait vague. Alors un jour j’ai eu l’idée de les piéger toutes les deux.
Je lui ai fait croire que j’étais ma mère, cette chère Félicité. J’ai changé quelque peu mon écriture et j’ai commencé à lui écrire en me mettant à la place de ma mère. La première lettre je l’ai posté de Ry. Mais je lui ai menti en lui disant que nous avions déménagé sur Rouen et qu’elle devait donc m’envoyer ses lettres à une autre adresse. J’ai donc acheté une boite aux lettres en poste restante à Rouen et elle a été leurrée pendant près de trois ans. J’ai à ce jour douze lettres de Pauline envoyées à la fausse Félicité.
Dans une des lettres, la plus longue qu’elle ait écrite, elle raconte tout. Elle décrit toutes ces années où elle savait pour Elisa, où elle a vu les coups, elle a vu les bleus, elle a vu les brûlures mais où elle n’a rien dit. Elle raconte comment à chaque fois qu’Hubert frappait sa fille violemment, qu’elle le savait, qu’elle entendait, elle se cachait dans sa chambre, tapie comme une bête et qu’elle laissait faire se disant à chaque fois que c’était la dernière fois. Elle décrit que parfois après qu’Hubert ait fini, elle allait consoler sa fille, essayant de trouver les mots. Si Elisa acceptait petite de pleurer dans les bras de sa mère, après avoir été ruée de coups par son père ; plus elle grandissait et plus elle rejetait la consolation maternelle. Pauline raconte dans cette lettre que dès qu’Elisa est rentrée au collège, elle ne parlait plus à sa mère. Elle ne voulait plus de son aide, de sa présence, de ses paroles.
Ce n’est pas dans cette lettre que j’ai appris la complicité de maman. Je l’ai lu dans les lettres au grenier que maman pensait ne jamais devoir montrer à qui que ce soit. Elle savait tout elle aussi. Elle est sa première complice et celle qui a tout décidé pour Pauline et Elisa. C’est elle qui a manipulé tout le monde pendant des années. Elle qui aujourd’hui est silencieuse, a, pendant bien des années, amadoué par ses paroles Pauline, qui a su se laisser convaincre.
J’ai rendez-vous avec Pauline dans trois heures maintenant et je viens de réécrire encore et encore comment elle va quitter ce monde. Il peut y’avoir des surprises qui peuvent déjouer mon plan mais normalement je devrais repartir dans le train demain matin en ayant rempli ma mission.
C’est la voix de l’agent SNCF qui annonce au micro que nous arrivons en gare de Toulouse qui me réveille. Je monte dans le tram et me dirige vers l’arrêt Esquirol où j’ai rendez-vous avec la sœur de Pauline qui doit m’emmener jusqu’à l’hôpital psychiatrique. Une Opel Corsa rouge m’attend près de l’arrêt et j'en déduis que c'est Caroline.
« Bonjour Melle Beaver. Je suis si heureuse de vous voir. Comment allez-vous ?
Très bien. Je vous remercie. Et vous Mme Léna.
Oh je vous en prie. Appelez-moi Caroline
C’est gentil merci. Faites-moi donc le plaisir de m’appeler Lisa alors.
Je suis très heureuse de vous voir Lisa. Mais pas autant que ma sœur Pauline qui vous attend depuis des jours. Mais allons-y ! »
Nous voilà toutes deux dans la voiture de Caroline, sur la route de l’hôpital psychiatrique de Casselardit. Pour pouvoir voir Pauline, il a fallu que je fasse une demande écrite il y a trois semaines environ à la direction. Il est donc convenu que je passe cinq heures aujourd’hui seule à seule avec Pauline. Nous avons obtenu l’autorisation de sortir de l’établissement et Caroline va donc nous conduire jusqu’à un restaurant près de l’hôpital. Elle m’avait précisé que tout près il y a un grand parc fleuri où Pauline et moi pourrons nous promener après le déjeuner.
Il est 12H30 environ quand on arrive près de l’enceinte du bâtiment. Nous nous présentons toutes les deux à l’accueil où nous sommes accueillies par le large sourire d’une petite femme brune. Elle nous indique que nous sommes attendues dans la salle détente. Je regarde autour de moi pendant qu’elle contrôle mes papiers et ma demande administrative. Les murs sont blancs, il n y a pas de cadre, pas de photo, pas de plante. Tout est immaculé comme vierge de toute vie humaine. D’ailleurs il n y a pas un bruit. L’accueil est d’un silence déroutant pour qui pourrait imaginer que ce genre d’endroits est peuplé des cris de démence de ses habitants.
Il faut passer la porte qui ne s’ouvre que si on y passe son badge pour arriver dans la salle de détente qui, pour le coup, est à l’image de la caricature du lieu. Dans la pièce de nombreuses tables rondes, toutes occupées par des patients plus ou moins bruyants. Au fond un canapé avec une télé en face. Certains patients sont vêtus des pyjamas fournis par l’établissement mais d’autres sont habillés dont une femme assez jeune qui arbore une robe noire qui lui sied à merveille et dont les lèvres sont subtilement peintes en rouge. Elle semble avoir seulement quelques années de plus que moi et pourtant elle est bien enfermée dans cet hôpital.
Comment des histoires de vie peuvent-elles conduire des êtres dans une prison médicamenteuse et inhumaine ? Humain en étant déshumanisé … Vivre à côté de sa vie … Mourir parmi les morts-vivants …
Caroline sent que je me fige en voyant les patients, comme tétanisée par la peur. Alors gentiment, doucement, elle me prend la main et me glisse dans l’oreille :
« Rassurez-vous Lisa. Je comprends votre trouble. Pauline est assise là-bas. Nous ne resterons ici que quelques minutes. »
Je lui souris pour la remercier sincèrement de son soutien. Et je m’avance doucement pour apercevoir un peu plus précisément une femme apprêtée d’un manteau rose pale, tenant un petit sac sur ses genoux. Elle se retourne en entendant la voix de sa sœur qui lui dit bonjour. Je manque de m’évanouir en voyant son visage. Je me retiens au dossier du fauteuil près de moi et essaye de ne pas montrer ma défaillance. Ce visage, celui de Pauline, si ressemblant à celui d’Elisa, me renvoie à ma tristesse, à ma douleur, à ma haine.
Il faut que cette journée se termine vite. Je sens mes mains prêtes à assouvir ma passion ultime et jouissive : voir la mort dans les yeux de ma victime.




















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